Lilapuce
 

supports (jeudi 13 mars 2008)

Le cas eBay (suite)

Jeudi 13 mars 2008, salle 301 : on allume les PC ; boot sur Windows ; mot de passe. Comme d’habitude.

Oui mais, cette fois-ci, on commence par lire le journal ; vous savez, celui qui s’achète dans un kiosque et qui laisse des traces sur les doigts. Je présente, donc, une page de publicité, publiée la veille dans la presse quotidienne.

Dans cette annonce, eBay adopte un ton alarmant : « Depuis plusieurs mois, eBay en France subit toutes sortes d’attaques visant à remettre en question les enchères en lignes. » Il est notamment question de « fausses accusations portées envers eBay ».

La publicité évoque « les intérêts de ceux que la méthode eBay dérange » de « privilèges » et autres « combats d’arrière garde ».

Qui est donc cet ennemi redoutable ? Impossible de trouver précisément la réponse dans l’annonce. Va falloir chercher. Voilà qui tombe à pic, une semaine après notre première visite sur le fameux site d’enchères en ligne (voir support).

La plus grande partie de la séance fut donc passée à essayer d’en savoir plus à propos de ces « attaques » dont se plaint eBay.

Quelques points sont évoqués avant de lancer les recherches

- Questionnement : Google est-il vraiment capable de traiter une recherche concernant un événement relativement mineur et, surtout, datant de la veille ? Rien n’est moins sûr car n’oublions pas que Google, comme tous les moteurs, traite un index ; lequel est, certes, périodiquement actualisés par des robots, mais, pour autant, ne travaille pas en temps réel, comme un site d’information. En revanche, il est probable que les « attaques », évoquées par eBay dans cette annonce, sont abondamment commentées sur Internet ; ce qui pourra certainement nous éclairer…

- Recommandation générale : nous devons effectuer une recherche afin de résoudre une énigme. De plus, l’objet de notre recherche concerne une situation visiblement conflictuelle (ce qui peut expliquer, d’ailleurs, le caractère énigmatique). Le but du jeu consiste d’abord à essayer de mettre à plat les termes de l’énigme et non de prendre parti pour l’un ou l’autre des protagonistes. Gardons nos distances ; essayons d’abord de comprendre avant de juger.

- Conseil pratique : profitons de cette recherche pour mettre en application les méthodes d’identification des sources et de recoupement de l’information que nous avons déjà évoquées (voir support).

Commençons simplement :

Le premier résultat de la liste - ZDnet.fr - est l’un de ces sites protéiformes concernant les « nouvelles technologies » : à la fois plate-forme de téléchargement, site d’information, comparatif de prix, emplois, etc.

ZDnet.fr est une filiale de « Cnet », une start-up américaine… tout cela (répondre à la question qui est à l’écran ?) est extrêmement facile à trouver ; il suffit juste de vouloir trouver.

Bref, nous l’avons constaté : ZDnet.fr revient assez souvent sur les moteurs, dès que l’on effectue une requête concernant l’actualité des technologies numériques.

Revenons à notre cas eBay :

D’après cet article, il semblerait qu’une marque de luxe accuse le site d’enchère en ligne de favoriser la contrefaçon. L’affaire s’est terminée devant les tribunaux.

Cette information fournit déjà un autre éclairage à l’énigmatique publicité : Ce groupe industriel pourrait bien être la cible de la contre-attaque menée par eBay la veille dans la presse. En tous cas, l’explication est plausible si l’on s’en tient aux termes utilisés dans l’annonce : « privilèges » ; « combats politiques et judiciaires ». On comprend mieux pourquoi l’annonce semble codée. Vu le contexte, eBay ne peut se permettre de dénoncer frontalement son adversaire.

Pour autant, il est encore trop tôt pour confirmer l’hypothèse selon laquelle ce groupe de luxe serait l’origine des « attaques » dont se plaint eBay.

Nous avons un nouveau mot clé (contrefaçon) ; gardons-le sous le coude pour l’instant et retournons sur le résultat donné par Google sur la recherche « ebay attaques » (« Retour arrière » du navigateur).

Un peu plus bas, sur la page de Google, quelque chose d’apparemment insolite peut attirer le regard : on retrouve deux fois le même titre d’article, alors qu’il s’agit d’adresses de sites différents (en vert) :

Le premier résultat, concerne « 01net.com ». Nous l’avions déjà évoqué, ce site dépend du groupe de presse Test, spécialisé en informatique, à qui l’on doit notamment « Micro hebdo », « l’Ordinateur individuel » et « 01 informatique ».

01net.com peut être considéré comme un concurrent de ZDnet.fr (évoqué précédemment). Là encore, il est très facile de savoir à qui l’on a affaire.

L’autre site, comme son nom l’indique - « dicodunet.com » -, est un dictionnaire. Plus exactement, un dictionnaire qui propose des définitions de mots et différents sigles informatiques.

Alors, comment expliquer la présence d’un sujet d’actualité sur un dictionnaire informatique qui, de plus, est la réplique, mot pour mot, d’un article publié sur un autre site ?

Pour résoudre cette nouvelle énigme, il est préférable de visiter ce « dicodunet » :

Profitons-en pour essayer d’identifier ce qui s’affiche à l’écran (ci-dessus).

En haut, comme prévu, le titre de l’article. Juste en-dessous, 4 annonces publicitaires : il s’agit d’une fonctionnalité proposée par Google - « Adsense » - permettant aux webmasters de publier sur leurs sites les espaces publicitaires du moteur de recherche. Les auteurs de ces sites étant rémunérés au nombre de clics, il est extrêmement fréquent de retrouver ce type d’annonces sur le Web : sites perso, blogs, sites d’information, sites de service… bref, c’est un véritable plébiscite du système de rémunération en usage sur Google. On l’aura compris (à moins d’être bougrement bouché), en relayant ainsi l’impact commercial du moteur on ne fait que renforcer le poids de Google sur Internet.

Bon, voilà pour la publicité. Mais cela n’explique pas pourquoi on retrouve l’article de « 01net.com » sur « dicodunet.com ».

La raison de cette duplication de contenu d’un site à un autre est à trouver dans ce petit logo de couleur orange :

Nous aurons l’occasion d’aborder ce sujet de façon plus détaillée, mais vous avez déjà, dans cet exemple, une application possible de ce que permet la syndication de contenu.

Le principe est extrêmement simple : à l’aide de procédures techniques (relativement anecdotique), un site A publie automatiquement le contenu de sites B, C, D, etc. Afin d’éviter toute confusion, il est préférable que le site A indique explicitement qu’il s’agit d’un contenu syndiqué ; d’où la présence, ici, de ce logo, synonyme de "syndication".

Nous verrons que la même technologie de syndication permet d’autres usages (notamment pour se tenir informé des mise à jour des contenus). Pour l’instant, observons précisément ce qui se passe lorsque nous survolons les différents sites syndiqués sur cette page : la barre d’état (en bas) indique l’adresse du lien. Et nous retrouvons bien la même URL « 01net.com » que nous avions vu tout à l’heure en page de résultat de Google.

Tous les encadrés qui figurent sur cette page peuvent être rapidement identifiés de la même façon, au survol de la souris. Il ne s’agit que de contenus syndiqués.

Prenez l’habitude, avant de cliquer sur un lien, de survoler ce dernier afin de jeter un coup d’œil sur la barre d’état pour vérifier l’adresse. Vous n’aurez pas à regretter cet apprentissage. Cela me semble aussi important que de vérifier l’adresse de la page qui est à l’écran ; surtout si vous avez affaire à un contenu syndiqué.

La syndication représente, dans le cas de ce site, une stratégie pour augmenter les recettes publicitaires : le dictionnaire en ligne enrichit rapidement et gratuitement son contenu ; ce qui améliore son « PageRank » - c’est-à-dire son classement sur Google – et, donc, par voie de conséquence le nombre de clics sur les annonces publiées.

Revenons à notre énigme : la page de syndication de « dicodunet » nous permet d’avoir une vue synthétique sur le sujet.

Il n’est même pas nécessaire d’effectuer une recherche sur un Google (ou un autre) avec le mot clé « contrefaçon » pour se rendre compte qu’il y a réellement un problème concernant cette question :

Il suffit, à partir de cette page de consulter quelques sites pour se faire une idée sur la problématique "contrefaçon".

Nous confirmons, donc, après recoupement de l’information, que eBay a été confronté à des poursuites judicaires l’opposant à un certain nombre de grandes marques de luxe, au sujet de contrefaçons qui auraient été vendues sur son site.

Voilà qui explique déjà en partie la teneur de l’annonce publicitaire de la veille. Risquons nous à cette hypothèse : selon eBay, la contrefaçon ne seraient qu’un prétexte pour s’attaquer au système de vente aux enchères en ligne.

L’explication, en première approche, est plausible, mais ce n’est pas fini, car eBay évoque « toutes sortes d’attaques » ainsi que « tous les combats politiques et judicaires ».

Il y aurait-il encore d’autres types de menaces pour le site d’enchère en ligne ?

On continue de chercher !

Retour sur Google et, tel que les participants de l’atelier l’ont effectué, modifions notre recherche :

Voyons le résultat, donc, avec « ebay enchères »

Une nouvelle information nous est fournie par un autre site d’information concernant les technologies numériques : « generation-nt.com » :

On apprend, cette fois-ci, que des poursuites judiciaires d’un autre ordre ont été engagées à l’encontre d’eBay. Il s’agit des professionnels des ventes aux enchères qui contestent le principe même des enchères en ligne.

Affinons la recherche :

Cela nous renvoie à une nouvelle série de résultats, dont celui donné par un article du Figaro.

Il est, a priori, inutile de présenter ce journal. N’oubliez pas que cela peut représenter une première approche : si vous hésitez à vous informer sur Internet, consultez d’abord votre journal habituel ou un journal que vous connaissez (quel que soit le journal).

Lisons l’article :

Ceci confirme donc l’hypothèse qu’au moins deux raisons sont à trouver dans la réaction d’eBay :

- démêlées judicaires avec des marques de luxe à propos de contrefaçons

- conflit avec les professionnels des ventes aux enchères.

Au cours de la soirée, nous sommes revenus sur notre cherche initiale (« ebay attaques »). Nous avons eu la surprise de découvrir que les résultats de Google n’étaient plus les mêmes que ceux proposés au début de la séance (environ une heure plus tôt) :

Le premier site de la liste a retenu notre attention, car nous y avons retrouvé exactement les mêmes mots que ceux qui figurent dans l’annonce eBay.

Ce résultat conduit à « ecrans.fr », le site du journal Libération concernant les média numériques, les jeux, la télévision, etc.

Nous y trouvons l’interview d’un responsable de eBay France au sujet de la fameuse annonce publiée la veille (notamment, dans Libération).

En plein dans le mille.

Cet article confirme que eBay a décidé de répliquer tous azimuts au diverses « attaques » dont il est l’objet :

- grève des vendeurs

- proposition de loi déposée par un sénateur qui aurait pour effet « d’éradiquer les sites d’enchères en ligne »

- conflit avec les commissaires priseurs

- plaintes pour contrefaçons

Et de quatre. La liste de postulants au titre « d’attaquant potentiel de eBay » se complète au fur et à mesure de la recherche.

En attendant, cet interview confirme l’hypothèse que nous avions émise à propos de la contrefaçon :

eBay affirme pour sa défense, qu’il fait son possible pour lutter contre ce type de fraude. Il demande aux entreprises plaignantes d’adopter une attitude de partenariat pour améliorer le filtrage des transactions douteuses.

Toujours selon le point de vue de eBay : si des vendeurs malhonnêtes, malgré ce filtrage, utilisent sa plateforme pour écouler des contrefaçons, cela ne doit pas remettre en cause le principe de fonctionnement général des enchères en ligne. Les sociétés de luxe défendraient, en réalité, leur pré carré commercial - réseaux de distribution ? - sous couvert de lutte contre la ventes d’objets contrefaits.

La charge de eBay s’adresserait donc à l’encontre des entreprises de luxe, mais viserait dans une même dénonciation de préservation de "privilèges", le syndicat de commissaires priseurs et le sénateur.

Pour autant, cette observation ne doit pas induire une opinion définitive sur la question. Il reste encore quelques points à éclaircir.

Revenons, par exemple, sur cette histoire de « grève des vendeurs » évoquée dans l’article de « écrans ». Lors de notre précédente séance, nous en avions déjà eu écho.

Profitons de notre soirée spéciale « eBay » pour en savoir plus à ce sujet ; cela nous permet de visiter un troisième quotidien :

On y trouve la confirmation que la grève a été déclenchée, à la suite d’une décision de eBay ayant pour effet de supprimer l’évaluation des acheteurs (par les vendeurs). Jusque là, le principe d’évaluation, sur lequel repose eBay, était appliqué réciproquement aux deux parties.

Ultime retour sur le résultat précédent. Notre attention est, cette fois-ci, attirée par un nouveau sujet : le deuxième site classé évoque « attaque d’un hacker ». Plus bas, sur un autre site, il est question de « phishing ».

Encore un nouveau thème, même si la question de la sécurité informatique était abordée indirectement dans l’interview de « écrans ».

Formulons une autre recherche :

Le résultat de la requête confirme, en tous cas, qu’il existe, sur Internet, du contenu correspondant à ces mots clés.

Un résultat, même, très honorable !

Pour autant, ne nous laissons pas abuser par ce genre d’observations superficielles. Google ne fournit qu’un résultat brut. Rien d’autre. Répétons-le : il ne s’agit que d’une liste de sites dont le contenu correspond aux mots clés tapés.

Par exemple, le résultat donné à la suite de notre requête « ebay phishing » ne confirme ou n’infirme aucune hypothèse particulière concernant la sécurité sur eBay.

Ne vous contentez jamais des résultats donnés par les moteurs de recherche. Qu’il s’agisse du nombre de résultats ou des contenus présentés, n’oubliez pas qu’il s’agit de données brutes qui nécessitent d’être interprétées, recoupées et comparées.

Il m’est arrivé, en effet, de découvrir que certaines personnes ne lisaient que les extraits fournis par les moteurs. Cela dépasse les rêves les plus fous des dirigeants de Google et de leurs disciples. Dans ces conditions – lecture d’un contenu qui se résume à une enfilade de brides de textes, totalement incohérentes - il est possible d’interpréter à peu près tout et son contraire.

S’informer ou se documenter est une activité qui demande du temps. Sur Internet, répétons-le, il faut consulter les sites avec un regard critique, évaluer la pertinence et la validité des contenus, identifier les sources.

Choisissons, par exemple, ce site spécialisé sur les questions de sécurité informatique : « secuser.com ».

Cet article évoque ces pirates, qui se font passer pour eBay afin d’obtenir les codes confidentiels des utilisateurs du site de vente à l’encan. L’usurpation d’identité frauduleuse du système eBay est confirmée par les autres résultats de Google ; ce qui n’est pas surprenant.

Nous reviendrons sur la question du phishing ; mais quoi qu’il en soit, il semble évident que la responsabilité de eBay n’est pas en cause dans ce type de fraude.

Bien évidemment, cela ne signifie pas, pour autant, qu’il n’y a aucun problème de sécurité informatique en rapport avec eBay. Pour en savoir plus à ce sujet, il faudrait se lancer dans d’autres séries de recherches… Je vous épargne le compte rendu de l’exercice, mais je vous recommande vivement de l’expérimenter de votre côté.

Pour terminer, laissons la parole à eBay.

Retournons sur le site de vente aux enchères afin de savoir s’il existe un communiqué qui apporterait un point de vue complémentaire sur la publicité de la veille…

A priori, les seuls contenus pouvant avoir un rapport avec notre recherche se trouvent en bas de page, parmi la liste des rubriques de type « mentions spéciales », que la plupart de visiteurs ne consulte jamais.

Commençons par « Actualités eBay ».

Tout cela est assez bien présenté, même s’il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour ingurgiter le titre (si je peux me permettre cette remarque).

D’après ce qu’on en comprend, la modification dont il est question ici n’a pas de rapport direct avec les sujets abordés jusqu’à présent.

Il faut remonter dans le temps, de quelques mois, pour avoir, sous une forme synthétique, les traces de ce qui a déclenché le mouvement de grève des vendeurs. On voit ici, que la question de sécurité est abordée par eBay.

Nous constatons, en tous cas, qu’aucune référence à la publicité n’est visible sur la page « Actualités eBay ».

Retour sur la page d’accueil, bas de page. Visitons, à présent, cette autre rubrique susceptible d’avoir un rapport avec le thème de notre recherche : « Décisions de justice » :

Il n’y a pas beaucoup de chose sur cette page.

Voilà, quand même, qui devrait compléter l’information concernant la question de la contrefaçon.

Il s’agit d’une reproduction des 2 dernières pages d’un arrêté de décision de justice de janvier 2008 (9 pages au total).

C’est bien l’affaire dont nous avions eu vent : l’accusé ayant utilisé la plate-forme eBay pour écouler des objets contrefaits est condamné à payer des indemnités aux plaignants (les sociétés de luxe). Il est également condamné à payer les frais d’insertion de la présente décision de justice sur le site d’eBay pendant un mois.

De plus, on lit que « les parties » sont déboutées « de leurs autres demandes ». Qui et quoi ? On n’en saura pas plus ici ; car le document n’est pas complet.