Lilapuce
 

supports (lundi 25 octobre 2010)

Tendances générales de remises en cause [5]

Plusieurs indices montrent que les caractéristiques de base d’Internet (interopérabilité, standardisation, neutralité) sont remises en cause par un certain nombre d’acteurs déterminants dans le domaines des technologies numériques, notamment :

Fournisseurs d’accès Internet (FAI)

« Il y a internet et … internet », la pub caractéristique d’Orange sous-entendant qu’il serait possible de fournir à ses clients une sorte d’« Internet de qualité supérieure ».

Le slogan traduit, en fait, un certain nombre de pratiques contestables que l’on retrouve chez la plupart des FAI : une connexion ADSL ne consisterait donc pas seulement à obtenir un raccordement à un DSLAM, ainsi qu’une adresse IP.

On impose à l’abonné un dispositif matériel propriétaire (la box) et l’installation d’un ensemble de logiciels redondants et inutiles (d’un point de vue théorique) dont la seule finalité semble le rendre dépendant du prestataire.

Par exemple, en créant systématiquement des raccourcis bureau « messagerie » et « connexion » ces logiciels « d’installation de connexion ADSL » contribuent à fausser la représentation de ce que sont, en réalité, la messagerie électronique et une connexion par l’ADSL au réseau Internet. On impose, de fait, l’usage de certains navigateurs Internet (le plus souvent Internet Explorer), tout comme la pratique du « Webmail maison ».

Des accords sont conclus entre FAI et chaînes de télévision payantes (par exemple, Free et Canal+). Des abonnements à des suites de sécurité (rebaptisées au couleur du FAI) sont proposés en complément de l’accès à Internet. Bien souvent, comme avec la messagerie électronique, de tels services sont associés de façon plus ou moins confuse à l’offre du FAI. Beaucoup de personnes (notre public), n’ayant qu’une représentation très vague de ce qu’est internet, sont convaincues qu’il s’agit de passages obligés pour « utiliser Internet ».

De plus en plus, avec l’offre « Triple-play » et encore plus avec le « Quadruple-play » , les FAI réintroduisent la logique des réseaux de service en ligne du début des années 90 aux Etats-Unis (Compuserve, AOL et MSN). Ce type de service, dont l’équivalent bas de gamme français était le Minitel, consistaient à proposer aux clients un service propriétaires de télématique (sur un principe proche des grands networks de télévision). La logique d’Internet (qui a complètement anéanti les services en ligne) étaient, au contraire, de se connecter à un réseau ouvert, dépourvu de toute logique centralisatrice.

Chez certains fournisseurs d’accès, il impossible d’utiliser un logiciel de téléphonie (VoIp) tel que Skype. D’autres restriction ou filtrage de contenus sont déjà constatés, en France ou à l’étranger (blocage de Bit Torrent, impossibilité d’accéder à un compte de messagerie Orange à partir d’un Smartphone sur un abonnement SFR, etc.).

Alors que l’activité principale d’un fournisseur d’accès ne devrait se limiter qu’à être un détaillant d’adresse IP et garantir la bande passante sur une connexion au réseau, les opérateurs, introduisent peu à peu une notion qui était étrangère à Internet : un « contenu Internet » différent selon le FAI.

Acteurs de l’industrie informatique

Google est un acteur incontournable de l’industrie informatique depuis le début des années 2000 ; on lui doit :

- La principale source de revenus publicitaires sur Internet, générée par AdWords, le service de publicité en ligne du célèbre moteur de recherche

- Le système d’exploitation Android, installé sur des téléphones portables

- Nexus One, le concurrent d’Iphone (rapidement abandonné)

- Le Webmail Gmail

- Le gestionnaire et éditeurs de documents

- L’agenda

- Le service de partage de vidéo YouTube

- Le navigateur Chrome

- Le gestionnaire d’images Picasa et le service de partage d’images en ligne Picasa WebAlbum

- La numérisation et la mise en ligne d’ouvrages imprimés tombés dans le domaine public

- L’agrégation d’articles de presse (Reader)

- La cartographie interactive Google Maps, Street View et Google Earth

- Blogger, l’un des principaux services de blog gratuit

- Le bureau virtuel iGoogle

Etc.

Mis bout à bout, tous ces services et programmes s’intègrent à merveille ; argument implicite de Google : dans un environnement unifié, les procédures sont simplifiées et l’utilisateur est mis en confiance. C’est également l’argument que Microsoft avance, non sans raisons objectives, quand on lui reproche d’abuser de sa position dominante, en particulier à propos du peu de place accordée à la concurrence par Windows…

Avec le poids qu’il représente aujourd’hui, Google représente une forme de « passage obligé » d’internet.

Tel est le cas, déjà, pour n’importe quel auteur de site Web qui se doit d’être correctement « référencé sur Internet » (référencé sur Google, cela va sans dire).

Tel est également le cas de nombre d’utilisateurs novices ou peu autonomes, incapables de s’orienter sur Internet sans Google.

Exemple pratique significatif : dans mes ateliers d’initiation, nous consacrons de longues séances d’exercices afin de dissiper la confusion courante qui est faite entre la barre d’adresse et le champ de recherche du navigateur. Comme par hasard, Chrome ne présente qu’un seul champ de saisie, sur lequel il est possible de saisir indifféremment URL et mots clés. On me demande souvent : dans ces conditions, pourquoi s’embêter à savoir encore taper et identifier une URL ? Tout simplement parce qu’il s’agit du B.A.-BA de la navigation autonome, responsable et sécurisée sur le Net.

De fait – en particulier, en France – Google est devenu le principal fournisseur de contenus sur le Web.

Autre exemple d’acteur tonitruant : Apple.

Avec les succès d’Ipod, d’Iphone et Ipad, Apple a réussi une percée spectaculaire qui lui donne une aura, quantitativement, bien supérieure à celle dont il bénéficie auprès de la communauté des « aficionados » du Mac.

Alors que l’image de la société Apple est globalement (et souvent à juste titre) bien meilleure que celle de son concurrent historique Microsoft, plusieurs faits montrent que l’entreprise de Steve Jobs peut aussi se livrer à des abus de position dominante :

En installant le logiciel Itunes (obligatoire pour utiliser un Ipod), on installe de fait un ensemble de programmes qui n’ont aucun rapport avec baladeur numérique : le navigateur « Safari » et « Bonjour » (lequel active un service de mise à jour passablement intrusif). On incite ainsi le client à utiliser de façon prioritaire le service de vente en ligne de musique d’Apple, au détriment des autres systèmes (par exemple la mise en disposition de fichiers musicaux sous licence creative commons ou musique libre).

Plus récemment, autour de la nouvelle tablette Ipad, un début de polémique est apparu au sujet du contrôle, si ce n’est de la censure, exercé par Apple sur le contenu des applications développées pour publier du contenu sur ces tablettes (jeu et presse).

Ipad est présenté comme une solution innovante qui permettrait à la presse en ligne de sortir du modèle économique du gratuit (financement par la publicité).

Ipad utilise Internet, mais il s’agit d’un environnement unifié et propriétaire, dans lequel les technologies matérielle de communication se mêlent étrangement à la responsabilité éditoriale.

D’autres exemple de ce type (en particulier, dans le domaine des réseaux sociaux), sont malheureusement monnaie courante.

Les acteurs politiques

Je ne m’en tiendrais qu’à trois textes de loi, votés depuis quelques années :
- DADVSI (voté en 2006) : l’objectif était d’interrompre les pratiques largement répandue d’échange de fichiers par Internet, notamment de fichiers musicaux. Il a été, un moment, envisagé lors de débats à l’assemblée, d’introduire le principe d’une licence globale. Cela fut mis au placard. Ensuite un projet d’amendement concernant la mise en place de procédures techniques de restriction de copies (DRM) a été débattu et adopté. Le principe d’une contravention a été adopté. Par la suite, les DRM ont été progressivement abandonnés par les acteurs de l’industrie, jugeant ces mesures constitueraient un frein au développement de leur activité. Les sanctions ont été, dans les faits, inapplicables, exceptés quelques exemples, mis en exergue dans la presse.

- HADOPI (votée en 2009) : selon la logique de la « riposte graduée » est instauré le principe d’une mise en demeure des contrevenants par l’intermédiaire d’une « haute autorité » spécialisée à laquelle on attribue le pouvoir, après courriers d’avertissement, d’interrompre la connexion Internet et de procéder à une verbalisation. Un logiciel serait installé chez les particuliers, garantissant qu’ils contrôlent les flux sur leur connexion et qu’aucun téléchargement illégal (par système pair à pair) ne serait effectué. Près d’un an après son adoption, aucune disposition de la loi n’est réellement mise en application. Pour beaucoup, elle semble inapplicable (impossibilité d’installer ce logiciel de contrôle sur Linux). Cela favoriserait même l’émergence de systèmes réellement transparents et incontrôlables. De plus, la tendance serait à la pratique de plus en plus répandue de consommation de musique et de vidéo en ligne par streaming (flux continue) au détriment des système d’échange de fichiers de telle nature en mode « pair à pair ».

- LOPPSI (votée en 2010) : le champ d’application de ce texte concerne la politique d’orientation générale de la sécurité intérieure (lutte contre la délinquance et la criminalité). Contrairement aux deux autres textes, Internet n’est qu’un des aspects du texte. Dans le projet actuel, on y trouve notamment, sous couvert de la lutte contre la consommation de contenu pédopornographique, un article énonçant clairement la possibilité d’installer en toute légalité un logiciel espion sur l’ordinateur des particuliers. Un autre article prévoit d’imposer l’obligation aux fournisseurs d’accès de filtrer l’accès à d’éventuels contenus illégaux, alors que, jusqu’à présent, la responsabilité des contenus incombait aux éditeurs et aux hébergeurs.

À voir, en complément :

Conférence de Benjamin Bayart Internet libre, ou Minitel 2.0 ?

http://www.laquadrature.net/fr/neutralite_du_Net

http://fr.wikipedia.org/wiki/Neutralit%C3%A9_de_r%C3%A9seaux

Bibliographie :

Richard Stallman et la révolution du logiciel libre. Une biographie autorisée.
Sam Williams, Richard Stallman, Christophe Masutti – Eyrolles

La bataille du logiciel libre : Dix clés pour comprendre
Thierry Noisette (Auteur), Perline Noisette – La découverte

Internet & Création : Comment reconnaître les échanges sur internet en finançant la création ?
Philippe Aigrain